Quand les émotions se bousculent
Autour de l’annonce d’un diagnostic de déficience, il y a certainement autant de vécus émotionnels qu’il y a d’individus. On évoque bien souvent la colère, la tristesse, la révolte, la peur, la culpabilité et chacune de ces émotions peut aussi prendre des formes et des intensités très variées.
On évoque moins souvent le soulagement.
C’est peut-être paradoxal mais le fait d’avoir enfin un diagnostic permet de comprendre.
Souvent, suite à un choc émotionnel, les personnes sont particulièrement sensibles. Elles ne se comprennent pas bien elles-mêmes et sont parfois prises au dépourvu par l’irruption soudaine d’émotions qu’elles ne connaissaient pas ou qu’elles ne s’attendaient pas à ressentir. Les émotions peuvent aussi parfois être contradictoires. Il n’y a pas lieu de se demander si ce que l’on ressent est normal ou pas. Il y a juste à constater sans jugement.
On sortira peu à peu de la douleur et de l’inconfort émotionnel en apprenant à reconnaître et à accepter ses propres émotions. Le dialogue avec des proches, avec d’autres personnes confrontées à une déficience, ou avec des professionnels peut être d’une grande aide.
12 A
Béatrice Coroller, , tétraplégie suite à un accident de la route – « Nombreux sont ceux qui, après cet accident, m’assuraient que j’allais récupérer. Était-ce pour m’encourager ou le croyaient-ils vraiment ? Combien de fois m’a-t-on dit de ne pas désespérer et d’avoir confiance dans le progrès. J’étais jeune, j’avais la vie devant moi. Quelle vie ! Adieu toute liberté, terminées l’intimité, l’indépendance. On me rabâchait que j’allais me passionner pour les activités intellectuelles… moi qui n’étais que sportive ! Cela voulait dire en un mot : ne plus être moi-même, devenir une autre. Comment demander une chose pareille à quelqu’un ?
(n° 209- Naître ou devenir handicapé – Le handicap en visages 1– Charles Gardou et coll. Éd. Erès – Connaissance de l’éducation, 1996, p. 127)
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Personne atteinte d’une myopathie « J’avais huit ans et j’ai entendu ma mère pleurer avec mon grand-père au téléphone, elle lui racontait notre visite à l’hôpital, que le docteur lui avait dit que je ne marcherais plus dans quelque temps et qu’il faudrait envisager le fauteuil roulant… Pour moi, ce qui était terrible à ce moment-là, ce n’était pas de ne plus marcher bientôt, mais de voir ma mère pleurer, qu’elle pleure à cause de moi ! Lorsque ma mère est venue me coucher le soir, je lui ai demandé pourquoi elle avait les yeux rouges. Elle m’a dit : J’ai une allergie… et ça va durer longtemps ! »
(n° 236 « La peine de naître ? Témoignage , Jehanne Collard et Eva Paul, Flammarion 2008, p. 54)
15 A
Pendant deux ans, je me sentais prisonnière de ma souffrance. J’ai joué un personnage. Je souriais à l’extérieur mais à l’intérieur de moi je pleurais. Puis un jour je me suis surprise à avoir un « vrai » sourire. Je suis passée par une phase d’agressivité. Je n’en avais pas conscience mais je crois qu’elle était un passage obligé.
« Oser être femme » Delphine Siegrist p.10 et 124
19 A
Quand le doute était vraiment là, j’ai déprimé pas mal pendant deux jours, j’ai quand même pas mal chialé, ça n’allait plus et c’est là que les médecins ont dû se dire : « On va lui dire, comme ça, ce sera clair… » Mais il a fallu ça.
C’est comme ça, c’est quand même moi qui l’ai déclenché…Alors là, encore plus fort, elle m’a dit : « Vous ne remarcherez plus… mais estimez-vous heureux, parce que votre cas n’a pas été facile et vous étiez vraiment à un doigt d’y passer… » […] « Il y a des handicaps plus lourds que vous, vous pouvez bien le vivre quand même, je vous l’assure… » Elle m’avait dit ça rapidement, mais une fois qu’on vous dit ça, vous n’entendez plus rien. » (…)« Débranchez l’appareil, faites ce que vous voulez, mais je ne peux pas vivre comme ça. C’est niet ! » Puis en discutant avec lui, j’en suis arrivé à la situation où je me suis dit: « Bon, je vais essayer, quand même, de bien le vivre. » Mais c’est vraiment pas facile d’avoir le déclic, stop, quoi ! On ne veut plus… J’étais quelqu’un qui, à la limite, faisait trop de projets, à la fin, j’avais du mal à joindre les deux bouts… Alors, de me retrouver comme ça, un matin, à me dire : tu vas être en fauteuil, poum, tu vas être paralysé… »
« C’est sûr que, même si on ne me l’avait pas dit brutalement comme ça, je me serais bien rendu compte, j’aurais continué de m’apercevoir que je ne sentais plus mes jambes, que c’était évidemment grave… Mais entendre dire que c’est irréversible, « grave », oui, bien sûr, j’aurais compris, mais là : « C’est fini », je l’ai entendu comme ça, comme si on fermait la porte… S’il n’y a qu’une chance sur dix mille, tant pis, je joue et j’essaie de m’accrocher… Il faudrait une étape qui permette de mettre les choses en perspective, ne pas se laisser aller complètement. Pour moi, dans une première période, il faut un minimum de révolte, sinon on baisse les bras.»
BRZUSTOWSKI Marc, L’annonce du handicap au grand accidenté : Pour une éthique de responsabilité partagée, Erès, Ramonville Saint-Agne, (Connaissances de l’éducation), 2001
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François Dolsky, enseignant, handicap moteur – « Mon handicap est concomitant à ma naissance. ‘Il est né comme ça’ disait ma mère, affligée mais digne, en réponse aux questions indiscrètes des jeunes femmes promenant leur progéniture au square. La déchirure est là, odieusement exposée aux yeux de tous. La douleur se trahit sur le visage de ma mère. Quelquefois, un sanglot s’échappe de son émotion mal contenue. Dans le regard de ces jeunes mamans, je lis déjà toute la distance qui dorénavant me séparera du monde. Ainsi, dès que l’on me regarde, le jugement maternel s’accorde avec celui des étrangers : je suis l’objet d’une séparation, d’une réprobation universelle. Mais qui suis-je pour provoquer pareille défiance ? Qu’ai-je fait, pour être la source d’un tel malheur que chaque expression de ma mère clame, et dont n’importe qui peut, au détour d’un chemin, et si l’envie lui en prend, attester bruyamment la troublante réalité ? Et pourquoi envoie-t-on chercher mon frère jumeau aussitôt que l’on me montre du doigt ? « L’autre » petit bonhomme, lui qui court, joue, se démène, comme font tous les enfants du monde ; le bonheur quoi ! Alors, à cause de cette simple comparaison dont ma mère usait et abusait comme d’un ultime recours, et par lequel cependant elle confirmait toujours mon déficit global d’humanité, j’en venais insensiblement à m’identifier peu à peu au malheur de cette femme »
(n°203 – Naître ou devenir handicapé – Le handicap en visages 1– Charles Gardou et coll. éd Erès – Connaissance de l’éducation, 1996, p. 27)
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« Après de multiples examens dont un électromyogramme décisif, la sentence tomba avec trois lettres ponctuées… S.L.A. (Sclérose Latérale Amyotrophique)
Cette sonorité semblable à l’envol d’un papillon et l’explication posée de la jeune neurologue, me suspendirent un instant hors du réel, puis m’y réinstallant, firent monter un flot de larmes silencieuses. Cependant je m’efforçai de sourire aux mots du jeune docteur comme pour l’innocenter du mal terrible qu’elle venait de me révéler, portant la douleur en mon cœur.
Dans quel état d’esprit me trouvais-je alors ? Je suis aujourd’hui si loin de cela, que je ne puis vraiment le dire. Je me souviens seulement qu’en sortant du bureau du médecin, je remarquai plusieurs personnes invalides dans le couloir d’attente, plongeai les yeux dans le regard de l’une d’elles et en ressentis une gêne intense, mêlée de compassion, comme m’affirmant étranger à jamais à leur situation. Ce long couloir me fut interminable à franchir, soutenu maladroitement par Ineka, mêlant ses pleurs aux miens…
De retour chez nous, abasourdi, le diagnostic ayant fait son chemin et gâté la personne, comme un ver pénétrant une pomme la gâte sans qu’apparaisse encore la flétrissure, je m’assis sur l’escalier de bois montant aux chambres et me mis à pleurer dans le silence toutes les larmes de mon corps. »
LEGRAND Gérard, L’île de l’oubli, Opales, 2001, 69 p.



- Livret Frère ou Soeur :